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Quel rapport entre un gilet pare-balles d’Afghanistan et les launeddas de Sardaigne ?
Le Blouson aluminium, 1993, et les gilets pare-balles (Azerbaïdjan, 1993 ; Afghanistan, 1993 ; Arménie, 1993) nous placent, comme le font souvent les œuvres d’art, devant des énigmes, en offrant de discrets symptômes pour leur interprétation. Les tiges dont se hérissent le blouson et les gilets sont les indices d’un fil qui relie obscurément l’ensemble des œuvres analogiques de Michel Aubry. Ce corpus est un champ de résonances formelles et sémantiques où l’analogie développe la puissance de son principe selon son statut tripartite : ressemblance partielle, ou ressemblance sous un certain angle dans le rapprochement de réalités hétérogènes ; proportion, dans leur mise en rapport mathématique ; transgression, dans le passage d’un ordre de réalité à un autre.
Le fonds de proportion commun appliqué à des réalités matérielles étrangères – tapis afghans, vêtements militaires, jeux de roulette – provient de l’une des plus anciennes traditions musicales existantes, celle des launeddas de Sardaigne, proche de l’aulos grec, l’instrument du satyre Marsyas. À ce système musical correspond, par analogie de proportionnalité, un système de figures : des cannes dont la longueur correspond à la hauteur de sons, des pentagones correspondant aux pentacordes, des disques, tapis, gilets dont les séries déclinent formellement l’ensemble des familles d’instruments et des combinaisons d’accords des launeddas.
Blouson aluminium, 1993, et les gilets pare-balles sont soumis dans leurs mensurations au principe de proportionnalité musicale des launeddas ; quant au choix de vêtements, il renvoie à une autre donnée liée historiquement à l’analogie : l’anthropocentrisme. En vertu de ces deux caractères – analogie de proportionnalité et anthropocentrisme – ces œuvres partagent le fondement de la tendance pythagoricienne de l’analogie. L’un de ses premiers représentants, Archytas de Tarente, théoricien grec des proportions musicales, ami de Platon, attendait du projet de maîtrise et d’appréhension mesurée du cosmos et de la société à partir du modèle musical, l’apaisement des révoltes et le règne de la concorde. Dans cette lignée institutionnelle et universelle de l’analogie, Pierre Belon du Mans proposa lui aussi, au milieu du XVIe siècle, un répertoire musical, celui des chants d’oiseaux, comme modèle de compréhension analogique des lois qui organisent le monde. Ni optimisme, ni “surestimation pythagoricienne” dans les analogies de Michel Aubry. Elles savent leur vaine rigueur et préfèrent évoquer – on peut comprendre ainsi le choix des launeddas – la lutte perdue mais éternelle entre le satyre Marsyas et la mise en ordre apollinienne du monde. Le corps, “l’excellent microcosme” des anciennes analogies, reconvoqué par le biais d’un gilet pare-balles en cire colorée, d’un blouson transpercé de flèches, d’un anorak de camouflage, n’est plus tant l’affirmation d’un modèle de mesure que l’évocation de sa négation dans une logique de “symétrie de guerre”.
Quel rapport entre un gilet pare-balles et les launeddas ? La formule ressemble à celle du maître de la tendance divergente de l’analogie, dans ses milliers d’adages, paraboles, et similia : « Quel rapport entre un homme et une bulle ? Entre un Silène et le Christ ? Entre un chien et un bain ? » Le but des exemples analogiques d’Érasme, dans l’abondance prolifique et la précision érudite de ses rapprochements de réalités hétérogènes, est de faire surgir – c’est l’un des sens du préfixe “ana”, “en amont” : ce qui surgit de l’obscurité et élève la connaissance – une image qui frappe l’imagination et donne accès à une vérité et à une connaissance plus fine de ces réalités. Les sculptures analogiques de Michel Aubry, en offrant une actualité esthétique à des objets invisibles, méconnus ou voués à disparaître, se situent dans cette ligne qui relie Érasme regardant la folie du monde et Alfred Jarry faisant dire à Ubu : « Je fais de la géométrie ».
Michel Weemans
D’une pièce à l’autre, Michel Aubry se livre à un jeu combinatoire de motifs plastiques et musicaux. Des correspondances s’organisent : chaque ligne de la Table militaire (1927-2000) répond à une hauteur de son, de même que chaque longueur de couture du Zhong Shan Zouan mis en musique pour Miss China Select Edition spéciale Army Blue, (1999-2002) est rigoureusement étiquetée d’une note de musique.
Un plateau de contreplaqué remplace une épaisse planche, 11 launedas liées par des lacets enduits de poix se substituent aux barres de section carrée : la table militaire conçue en 1927, par Gerrit Rietveld, « interprétée » par Michel Aubry, repose sur un ensemble de sept tapis afghans. Des avant-gardes du design européen, on retrouve dans ces pièces l’articulation dynamique de formes simples (lignes, plans, couleurs), l’emploi du module comme principe de construction et sans doute la visée esthétique et politique. Le tapis central, sensiblement de même dimension que la table, est orné d’une carte de l’Afghanistan. Sur les autres, un catalogue d’instruments de guerre datant de l’invasion soviétique repoussent les motifs traditionnels. Expédiés vers leurs destinataires occidentaux, ces tapis répondent à la taille adéquate pour un transport par palette, avec la légère variante qu’apporte tout travail à la main.
Géométrie déclinable à l’infini, le son, mesure étalon, organise la scène du monde sans pour autant le contenir, révèle les résurgences de ce qui échappe à la standardisation et se réjouit du particulier.
Du multiple à l’exemplaire unique, si la célèbre veste militaire (1/20) prend une pose statuaire, elle reste taillée sur mesure pour son commanditaire. La révolution et la guerre, l’artisanat et le design industriel, le fait historique et le fait militaire, l’orient et l’occident se télescopent. En filigrane, on lit les tensions entre l’ordre et le chaos, entre l’utopie et le réel. Objets cités, créés ou collectés, objets tangibles, génériques ou emblématiques : les montages de Michel Aubry tissent un réseau de significations. Ce faisant, il médite sur la propagation des formes et dessine une infrastructure en circulation continue. Le jeu poétique de rapprochements et d’écarts dessaisit le spectateur et relance sans cesse la lecture. Le travail de Michel Aubry traverse les catégories et les disciplines. Des cultures anciennes à la modernité, il interroge l’Histoire. À l’image d’une tradition vivante face à un héritage fossilisé, nos pratiques s’accommodent des faits, s’imprègnent et mutent. Devient alors politique, le geste qui explore ce qui, par essence, est inclassable. Si les propositions de Michel Aubry prennent corps, elles rendent à notre imaginaire un matériau irréductible à sa représentation. Organique, le souffle, culturel, le son, là où il n’y aurait que bruits, l’œuvre de Michel Aubry pourtant silencieuse articule, se déploie, s’entend.
Sandrine Rebeyrat
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Œuvres de l'artiste acquises par le FRAC Bourgogne
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| Table militaire et sept tapis afghans, 1927-2000 |
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| Daghestan, 1993 |
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| Afghanistan, 1993 |
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| Azerbaïdjan, 1993 |
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| Arménie, 1993 |
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| Le Zhong Shan Zouan mis en musique pour Miss China Select Edition spéciale Army blue, 1999-2002 |
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